Curieusement, alors que les médias et les aigris défaits par la victoire du « non » nous promettaient une offensive sans précédent de la perfide Albion, les récentes déclarations de Blair, loin de s’afficher comme un pensum ultra-libéral (ce qui eut été par trop grossier d’un point de vue de stricte tactique politique), ont au moins le mérite de poser un certain nombre de questions de fond quant aux finalités de la politique européenne. Et de la PAC plus précisément.
Car s’il est un paradoxe particulièrement symbolique de la politique de l’UE, c’est bien la PAC qui le caractérise le mieux. En effet, la PAC est à ce jour la seule véritable politique authentiquement européenne. Il n’est aucun autre domaine économique, politique ou culturel où les mécanismes communautaires ont été techniquement menés aussi loin. Qui plus est, cette politique – au moins jusqu’ à une période récente, n’avait strictement rien de libéral, bien au contraire, puisqu’elle abreuvait les agriculteurs de subventions publiques, tant nationales qu’européennes, dont les agriculteurs français étaient (et sont toujours) les premiers à en tirer bénéfice. Dans l’absolu, on pourrait se réjouir d’un tel exemple emblématique qui viserait à protéger une catégorie de la population tout en maintenant une volonté d’autonomie agricole. Mais lorsque l’on regarde les choses de plus prés on s’aperçoit que le système est totalement absurde, injuste, et écologiquement aberrant.
On ne saurait donner tort à Blair de faire ressortir l’hypertrophie du budget agricole dans le budget européen (les fameux 40% qui frisaient presque les 50% il y a encore peu), surtout si on le compare au budget de la recherche ou plus simplement de n’importe quel autre budget. Je ne me fais évidemment pas d’illusion sur les arrières pensées Blairistes dont les conceptions économiques sont toutes basées sur la mise en compétition systématique de tous les acteurs sociaux et économiques, quelque soient les inégalités flagrantes de leurs moyens respectifs. Néanmoins, le fait de jeter un pavé dans la mare et de poser la question de la PAC est une opportunité de débat politique à saisir, n’en déplaise à la France et à Chirac.
Historiquement, le subventionnement de l’agriculture française a été principalement obtenu par le biais d’une négociation entre la France et la RFA. Cette dernière voulait faciliter l’écoulement de ses produits en échange d’une contribution budgétaire au profit des agriculteurs français. Bien entendu, beaucoup d’eau (nitratée) a coulé depuis sous les ponts.
Rappelons en quelques mots que les subventions agricoles concernent moins de 5% de la population active et que 80% d’entre elles vont aux 20% les plus riches. Elles constituent donc un encouragement implicite à l’agriculture productiviste, la plus polluante et gourmande en besoins aquifères et phytosanitaires. Ce n’est que tout récemment (environ 2 ans si je me souviens bien) qu’une partie de la PAC a été revue en fonction de (timides) critères environnementaux et d’aides de soutien aux revenus plutôt qu’en aides indexées à la production. Les agriculteurs français ont évidemment été les 1ers à s’opposer à ce genre d’évolution (Il aurait d’ailleurs été amusant de constater quelle aurait été leur réaction si cette réforme avait été signée par un gouvernement de gauche…). Bien entendu ce subtil changement d’aide aux revenus ne change pas grand-chose dans les faits puisque le calcul des dits revenus est proportionnel au niveau de production. La forme a évolué, le fond reste globalement le même. Passons…
En outre, Les premières victimes collatérales de ce système (qui sévit non seulement dans l'UE mais dans tous les pays riches, USA en tête) sont les pays pauvres, pas ou peu industrialisés, où le secteur agricole est prépondérant dans la balance commerciale et la recherche de devises par l'exportation. Les effets pervers de ce système sont en même temps aggravés par les taxes douanières de l'UE (jusqu'à 250% sur certains produits) qui finissent de facto par interdire toute entrée des produits agricoles des pays pauvres sur le sol occidental. On n'a guère idée des conséquences dramatiques que ce protectionnisme entraîne étant donné que, à l'inverse de l'agriculture occidentale hyper mécanisée et peu pourvoyeuse d'emplois, l'agriculture des pays pauvres constitue le plus souvent le premier secteur d'emplois de masse et l'unique moyen de survie des populations. Certes, l’objectif de l’autonomie agricole devrait, là comme ailleurs, être leur premier souci, mais la possibilité d’exporter leurs produits devrait néanmoins leur être facilitée.
Mais au-delà de cet aspect économique totalement inique, s'ajoute un véritable désastre écologique. L'incitation productiviste conduit à des pratiques agricoles particulièrement néfastes pour l'environnement qui se traduisent par un dopage accru des sols et à un appauvrissement assez rapide de leur fertilité qui exige donc à nouveau un recours toujours plus massif d'intrants pour compenser cette perte. Les besoins en eau sont sans cesse plus exigeants (d'autant que les subtilités de certaines subventions font qu'on encourage, par exemple, la culture du maïs, plante particulièrement gourmande en eau et favorisant l'érosion des sols) et ces nappes phréatiques toujours d'avantage mises à contribution (à des tarifs scandaleusement bas) subissent de graves et quasi irréversibles pollutions chimiques en tous genres dues au drainage des produits phytosanitaires ou des lisiers d'élevage hors sols par les pluies. Les Bretons savent bien de quoi je parle, eux qui ne peuvent même plus boire l'eau du robinet.
La PAC n’a pas besoin d’une réforme, elle a besoin d’une révolution. Non pas une révolution libérale qui viserait à livrer l’agriculture au seul jeu du libre-échange en supprimant toute forme de subventions – ce qui est l’objectif inavoué de Blair et de ses thuriféraires - mais une révolution qualitative qui préservera l’autonomie agricole de l’UE tout en respectant scrupuleusement des cahiers des charges environnementaux très stricts et en se donnant les moyens de contrôle nécessaires à la mesure d’une telle ambition. Le redéploiement des subventions devra s’établir à l’aune de cette philosophie en permettant l’existence des petites exploitations qui sont aujourd’hui – et depuis des lustres – les premières victimes de la PAC.
De ce point de vue, tout débat visant à sa remise en question sera le bienvenu. Et sans attendre 2013.
Zlotzky, qui sait aussi parfois être sèrieux.
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